La riposte des femmes yézidies

Extraits d’un texte de Dilar Dirik publié le 21 août 2015.

La vielle expression Kurde, “Nous n’avons pas d’amies à part les montagnes”, est devenue plus vraie que jamais lorsque, le 3 août 2014, les gangs meurtriers de l’Etat islamique attaquaient la ville de Shengal, massacrant des milliers de personnes, violant et kidnappant les femmes pour les vendre en tant qu’esclaves sexuelles. Cette période est connue comme le 73ème massacre des Yezidi.e.s.

Des dizaines de milliers de Yezidi.e.s ont fuit vers les montagnes de Shengal dans une ‘marche de la mort’ pendant laquelle beaucoup d’entre eux, et surtout des enfants, sont mort.e.s de faim, de soif et d’épuisement. Cette année, les Yezidi.e.s ont marché une nouvelle fois dans les montagnes de Shengal, mais cette-fois-ci pour manifester et montrer que rien ne sera comme avant.

L’année dernière, alors qu’ils avaient promis au peuple de sécuriser la ville de Shengal, les peshmergas du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK, parti au pouvoir dans la région Kurde d’Irak) se sont enfuis face aux attaques de l’Etat islamique, sans prévenir la population et sans leur laisser d’armes pour se défendre. Ce sont la guérilla du PKK, conjointement avec les forces YPG/YPJ du Rojava qui, malgré le fait qu’ils n’avaient que des Kalashnikovs et une poignée de combattant.e.s, ont réussi à ouvrir un corridor humanitaire, ce qui a sauvé la vie de quelques 10 000 personnes.

Pendant l’année entière qui a suivi cet évenement, les femmes Yezidis ont été présentées dans les médias comme étant les simples victimes de viols. Les interviews innombrables posant portant sans cesse sur le nombre de fois où elles on été violées et vendues leur faisaient revivre des moments traumatiques dans le but de nourrir un journalisme sensationnaliste. Les femmes yezidis ont été présentées comme le symbole même de la femme pleureuse et passivement soumise, la victime ultime des gangs de l’Etat islamique, le drapeau blanc féminin du patriarcat. Les présentations orientalistes des médias ont violemment réduit une des plus anciennes religions du monde à un nouveau champ d’exploration exotique a découvrir.

On passe sous silence le fait que les femmes Yezidis se sont armées et se sont alors mobilisées sur les plans idéologiques, sociaux, politiques et militaires dans le cadre de l’idéologie élaboré par le leader du PKK, Abdullah Ocalan. En Janvier, le Conseil de la Fondation de Shengal a été établi par les délégu.é.e.s Yezidi.e.s venant des montagnes ainsi que des camp de réfugiées, demandant un système d’autonomie indépendant du gouvernement central Irakien et du KRG. Plusieurs comités, centrés autour de thèmes quotidiens comme l’éducation, la santé, la défense, les femmes, la jeunesse et l’économie ont été mis en place.

Le Conseil, fondé sur les bases de la théorie de l’autonomie démocratique élaborée par Öcalan, a du faire face a une forte opposition de la part du PDK, ce même parti qui avait fui Shengal sans montrer aucune opposition a l’Etat Islamique.

Ce sont les YBS (Unité de Résistance de Shengal), les YPJ-Shengal, agissant de concert avec le PKK qui tiennent les lignes de front contre l’Etat islamique au Shengal, sans accès aux armes fournies aux peshmergas par les forces internationales. Plusieurs membres du YBS et du Conseil de la Fondation de Shengal se sont aussi fait arreter au Kurdistan Irakien.

Le 29 Juillet fut un moment historique lorsque les femmes de tous ages ont créé le Conseil des Femmes de Shengal (CFS), promettant que “L’organisation des femmes Yezidis sera une vengeance pour tous les massacres”. Elles ont déclaré que les familles ne doivent pas empêcher la participation des femmes au mouvement, ni leur volonté de démocratiser et transformer leur communauté. Elles ne veulent pas simplement « racheter » les femmes kidnappées, mais les libérer par le biais d’une mobilisation active en établissant les moyens d’auto-défense non seulement physique, mais aussi philosophique, contre toutes les formes de violence.

Le système international dépolitise insidieusement toutes les personnes affectées par les guerres, surtout les refugié.e.s, en les enfermant dans des discours qui les présentent comme n’ayant pas de volonté propre, ni de savoir-faire, ni de conscience politique. […]

Une jeune combattante du YPJ-Shengal, qui s’est renommée Arîn Mîrkan en hommage a la martyre héroïne de la résistance de Kobanê, m’a dit : « Pour la première fois dans notre histoire, nous prenons les armes, parce que lors du dernier massacre nous avons compris que personne ne nous protégera ; nous devons le faire nous-mêmes. » Elle m’a expliqué comment les filles comme elle n’avaient jamais osé avoir des rêves, restant à la maison familiale jusqu’à ce qu’elles soient mariées par la famille. Mais, tout comme elle, des centaines de filles ont maintenant rejoint la lutte, comme par exemple cette jeune fille qui s’est coupé les cheveux, les a posés sur la tombe de son mari mort en martyr, et est partie rejoindre la résistance.

Le génocide des corps a beau être fini, les femmes ici sont conscientes d’un génocide “blanc”, quand les gouvernements de l’Union Européenne, surtout l’Allemagne, cherchent a attirer les femmes Yezidis vers l’Europe, les déracinant de leurs lieux de vie sacrés et se servant d’elles pour leurs propres agendas. […]

Il y a un an seulement, le monde était témoin du génocide inoubliable des Yezidi.e.s. Aujourd’hui, les mêmes personnes qui ont sauvé les Yezidi.e.s alors que le reste du monde les avait abandonnés sont en train de se faire bombarder, avec l’accord de l’OTAN, par l’allié de l’Etat islamique : l’Etat turc. Lorsque les Etats qui ont contribué a la création et la montée au pouvoir de l’Etat islamique promettent de détruire ce dernier, et en même temps de détruire le tissu social du Moyen-Orient, la seule option de survie est la mise en place d’une autodéfense populaire et d’une démocratie par le bas.

En passant dans les montagnes de Shengal, le plus beau signe du changement qui a eu lieu depuis un an dans cette zone dévastée, ce sont les enfants présents dans la rue et qui, a chaque fois qu’ils voient « les camarades » passer en voiture, chantent : « Vive la résistance de Shengal ! Vive le PKK ! Vive Apo ! »

Grâce a l’autonomie démocratique, ces mêmes enfants qui auparavant ouvraient leurs petites mains pour demander de l’argent lorsque les peshmergas passaient en voiture, lèvent maintenant ces mêmes petites mains en poignées et en signes de victoire.

Source : http://dilar91.blogspot.fr.

Repris de Merhaba Hevalno n°2.

Oubliez l’ONU ! Rencontrez les réfugié-e-s autonomes au Kurdistan !

Un texte de Dilar Dirik, daté du 5 octobre 2015.

Rejetant les discours victimisants, des camps de réfugiés soutenus par le PKK au Kurdistan ont pris le contrôle de leur destin en créant leur propre organisation autonome.Sans rentrer dans les débats brutaux et déshumanisants qui dominent la soi-disant « crise des refugié.e.s », explorons une histoire différente de ces réfugié-e-s. Une histoire d’autonomie, d’auto-détermination et de prise de confiance en soi. Trois camps de réfugié-e-s au Kurdistan illustrent cette alternative radicale au statu quo.

Notre voyage commence à Makhmour, à quarante minutes en voiture d’Erbil (capitale de la région kurde irakienne). Ce camp est “un miracle” d’après les mots de ses propres habitantes. Il a été créé dans les années 1990 après que l’armée turque ait détruit des villages et poussé 100 000 personnes à l’exil, fuyant les massacres et l’assimilation forcée. A mille lieux de la réalité d’Erbil – décor de pacotille à l’américaine avec des panneaux publicitaires turcs – quand on entre dans le camp de Makhmour qui est gardé par des militant-e-s du PKK on sent une atmosphère différente : une vie collective.

A cause de la nature explicitement politique du camp – le PKK y est présent au grand jour – il a été déplacé plusieurs fois et fréquemment criminalisé, envahi et partiellement détruit au fil des années par l’Etat turc ou irakien, et même par le KDP (Parti démocratique Kurde) qui gouverne Erbil. Pour ces mêmes raisons, l’ONU n’a jamais apporté son soutien au camp.

De nombreux enfants sont morts suite à des piqûres de scorpions durant les premières années du camp, situé dans une zone désertique et hostile. Au fil du temps, malgré les attaques venant de l’extérieur, les gens se sont organisés et ont fait de ce désert un coin fertile. Chaque quartier ici forme une commune, qui chacune contient un groupe autonome de femmes. L’éducation – y compris le programme – comme les service de santé ou l’économie sont des sujets discutés et déterminés de manière autonome et indépendante du gouvernement régional d’Erbil. Toute l’infrastructure a été construite collectivement. “Chacun-e a placé une brique de chaque maison ici” dit l’histoire de Makhmour.

Le conseil des femmes d’Ishtar a été créé en 2003 afin de représenter les désirs et besoins des femmes. L’académie des femmes « Martyr Jiyan » (du nom d’une femme du camp tuée par le KDP lors d’un soulèvement) organise des cours d’alphabétisation, d’auto-défense (philosophique et physique), de géographie régionale et mondiale, d’histoire des femmes, sur le confédéralisme démocratique, d’écologie, etc..

« Apprendre c’est prendre conscience » explique Aryen, qui enseigne à l’académie. « Il fut un temps en Mésopotamie où les femmes organisaient la société. Ce temps, au niveau de l’éthique et de l’égalité, paraît très loin. Nous voulons en tant que femmes faire revivre ces valeurs et donner de la force aux femmes pour résister et prendre conscience. »

Celles et ceux qui ont pu témoigné de l’invisibilité des femmes dans la ville ultra-patriarcale d’Erbil rencontrent ici des femmes extrêmement différentes : confiantes, dynamiques, heureuses -un signe frappant de l’impact qu’ont les environnements systémiques sur les femmes.
Bien que le camp soit sous protection de l’ONU, seul le PKK était là pour évacuer et défendre les gens quand Daech attaquait l’année dernière. Tous les adultes du camp savent manier un fusil et prennent des tours de garde la nuit.

Notre prochaine étape nous amène dans les montagnes du Sinjar (Shengal), la scène du dernier massacre des kurdes yézidis. « C’est clairement le dernier massacre des Yezidis » disent les gens ici, « si on se disperse dans la diaspora, ça sera notre fin, on cessera d’exister en tant que communauté. C’est pourquoi la seule solution est de s’organiser. »
C’est ce que de nombreuses personnes peinent à comprendre : l’attachement au territoire est un élément existentiel pour de nombreuses communautés, le déplacement implique l’effacement irréversible de leur histoire.

« En raison des trahisons et du manque d’organisation, on devient des victimes » explique un membre du Conseil Fondateur de Shengal, établi en janvier 2015, basé sur les principes du confédéralisme démocratique. « Maintenant on sait que si on ne se prend pas en charge nous-mêmes, personne ne le fera. »

Approximativement 40 000 personnes vivent aujourd’hui dans des tentes sur la montagne. « On a commencé par marcher de tente en tente pour se rendre compte des besoins basiques des gens. Progressivement, on a commencé à construire notre propre organisation à travers des comités dédiés aux questions de santé, de culture, d’éducation, d’économie, etc., au niveau des problématiques quotidiennes comme à plus long terme. Les femmes et les jeunes s’organisent de manière autonome. Très rapidement on est devenu une épine dans le pied du KDP, qui s’est retiré quand le massacre a commencé » a-t-il ajouté. Alors qu’il bloque l’accès aux autres, le KDP distribue ici l’aide internationale en son nom propre.

Notre dernier arrêt est le camp du Newroz (nouvel an kurde) qui a été créé en août 2014 à Dêrik (ville syrienne, appellée al-Malikiyah en arabe) après que 10 000 Yézidis aient fui depuis Shengal (Irak) vers le Rojava (Syrie) à travers le « corridor humanitaire » organisé par les YPG.

Lors de ma première visite du camp en décembre 2014, l’embargo du Rojava était total, il était imposé par l’Etat turc comme par le KDP. Il bloquait l’aide humanitaire, la nourriture, les couvertures et mêmes les livres aux frontières.

Suite à des pressions politiques, et particulièrement après la résistance de Kobané, quelques organisations internationales fournissent à présent une aide limitée, mais l’embargo continue. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies a essayé de recréer le camp en accord avec ses concepts universels, négligeant le fait qu’il y avait déjà une auto-organisation en place. Il s’est heurté à la résistance de l’assemblée du camp, et a été forcé de respecter ses demandes et de fournir le matériel nécessaire, que les gens coordonnent eux-mêmes.

Les institutions internationales sensées avoir pris en charge le camp ont souvent laissé ces gens être affamés, souffrir et mourir, en confiant l’aide aux agences étatiques. Cependant les réfugié-e-s qui se sont vues prendre tout ce qu’illes avaient, ont reconstruit ici une vie dans la dignité et la force.

En Septembre 2015, la photo du jeune Alan Kurdi de Kobané étendu noyé sur la plage, a réussi à toucher la conscience silencieuse de l’humanité. Mon ami Mehmet Aksoy écrit alors : « Parfois le destin d’un enfant est écrit 100 ans avant qu’il naisse. Je ne parle pas de destin divin, mais de causes historiques et politiques, de pouvoir et d’économie, d’exploitation et de colonialisme. »

Ce qui rend les corps comme celui d’Alan Kurdi si cruellement jetables c’est cet ordre du monde qui accorde plus de valeurs aux Etats-frontières qu’aux êtres humains.

Dans un monde dirigé par les états-nations, qu’est-ce qu’on peut attendre d’un système comme celui de l’ONU qui ne fait que respecter les ordres d’Etats qui sont la cause et la racine des massacres, génocides, nettoyage ethniques, déplacements de masses, pauvreté, guerres et destructions auxquelles on assiste aujourd’hui, parce que l’existence même de ce système les nécessite, surtout en tenant compte du fait que son centre de pouvoir les plus gros vendeurs d’armes au monde ?
Rendre les personnes déplacées dépendantes et dépolitisées, tout en menant un discours chauvin dans les pays d’accueil qui se sont établis à travers l’impérialisme, le racisme, la colonisation, le vol, l’exploitation, la guerre, les assassinats et le viol, est une stratégie de l’ordre international pour maintenir le statu quo raciste. Les camps de Makhmour, de Dêrik et de Shengal, qui rejettent les Etats-nations, racontent une autre histoire.

Sabriye, une femme de Makhmour explique : « Ils nous craignent parce que nous tenons sur nos jambes. Nous ne faisons confiance à personne pour nous sauver. Nous prenons nos destins en main et nous créons notre auto-défense et notre système social. Nous rendons la vie plus douce en nous organisant par nous-mêmes. »

Plutôt que de charité, les réfugié-e-s ont besoin de camarades qui les aident à combattre les causes des déplacement de populations (comme les invasions étrangères ou le commerce d’armes) et qui soutiennent leur processus d’autonomie. Le mois dernier, le père d’Alan Kurdi, a appelé à la reconnaisance politique du Rojava : « Je vous suis reconnaissant pour votre sympathie, ça m’a donné l’impression de ne pas être seul. Mais une étape essentielle pour mettre fin à cette tragédie et éviter qu’elle se répète serait de soutenir notre mouvement d’auto-organisation ».

Le monde entier a pleuré pour le père d’Alan Kurdi, va-t-il soutenir sa politique aussi ?

Source : http://dilar91.blogspot.fr.

Repris de Merhaba Hevalno n°2.

Sous le paradigme kurde

CQFDDossier spécial Kurdistan dans le dernier numéro du journal de critique sociale CQFD. Nous reproduisons ici le texte principal intitulé « Sous le paradigme kurde« …
Les Kurdes ont toujours été pris en étau entre les différentes puissances régionales – ottomane, perse et arabe – et les intérêts occidentaux. Écartelés entre plusieurs entités nationales lors du partage du Moyen-Orient par la France et la Grande-Bretagne (accords secrets de Sykes-Picot) après la Première Guerre mondiale et la non-ratification du traité de Sèvres par la jeune Turquie en 1920, ils ont été à la fois assignés à choisir un camp et soupçonnés de traîtrise par les nouveaux États-nations qui leur imposaient leur joug. Ils furent les laissés-pour-compte des luttes anticoloniales. L’historien du Moyen-Orient Maxime Rodinson donnait l’explication de cet oubli, voire de ce mépris : «C’est simplement que les Kurdes ont eu le tort ou le malheur d’avoir à revendiquer leur indépendance de décision à l’encontre (entre autres) de deux nations qui, elles-mêmes, revendiquaient des droits analogues et étaient, de ce fait, soutenues par la gauche mondiale. D’abord, dans le passé récent, contre une Turquie nationaliste que les puissances impérialistes d’Occident voulaient asservir et que l’évolution de sa politique intérieure n’avait pas encore rendue antipathique à cette gauche. Ensuite et surtout, contre les Arabes d’Irak (et de Syrie), alors que le peuple arabe dans son ensemble apparaissait comme une victime de choix des mêmes impérialistes et le chef de file de la lutte contre eux. Les Kurdes, en quelque sorte, seraient donc les opprimés des opprimés. » (1) Cependant, ce qui se joue aujourd’hui au Rojava syrien et au Kurdistan nord (« Bakur », côté turc) ressemble moins à une lutte nationale qu’à une révolution sur des bases d’auto-organisation qui dépasse largement la simple carte identitaire kurde. Accompagnant une petite délégation, et grâce à un excellent traducteur, CQFD s’est rendu dans le sud-est du territoire turc à la rencontre d’une société kurde intensément politisée… et à la recherche de sentiments communs.

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